La vulnérabilité retrouvée : quand l’Europe découvre les réalités du Sud

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Fiacre Vidjingninou est docteur en sociologie politique et militaire, chercheur principal au Béhanzin Institute, chercheur associé Sénior au Egmont Institute, et enseignant à École Nationale Supérieure des Armées (ENSA – Bénin).

« Mort programmée de l’Europe ». L’expression circule dans les couloirs feutrés de Bruxelles, dans les séminaires berlinois, avec l’insistance sourde d’un diagnostic terminal. Elle m’interpelle depuis mon bureau de Cotonou – non par jubilation devant le déclin du continent qui a si longtemps dicté sa loi au monde, mais par une forme de reconnaissance troublante. Ce que l’Europe découvre avec effroi, nous le vivons depuis toujours : la vulnérabilité stratégique, la dépendance subie, la souveraineté négociée plutôt que proclamée. L’Europe ne meurt pas. Elle entre simplement dans le monde tel qu’il n’a jamais cessé d’être pour nous autres, Africains.

L’illusion normative

Trente ans durant, l’Union européenne a cultivé une conception singulière de la puissance. Après les traumatismes du XXe siècle, elle a voulu croire possible un ordre mondial pacifié par le droit, régulé par les normes, apaisé par l’interdépendance économique. Prémisse fragile. Morgenthau l’avait pourtant écrit dès 1948 : la politique internationale reste structurée par la recherche de puissance et la défense des intérêts vitaux. Les normes n’acquièrent de force que par les capacités matérielles qui les soutiennent. En substituant progressivement la règle à la force, l’Europe a construit un édifice sophistiqué – mais fondamentalement vulnérable.

Le Groenland ou la brutalité du réel

Ce décalage entre ambition morale et capacité réelle, nous l’avons expérimenté en Afrique dès les lendemains des indépendances. Nos constitutions proclamaient la souveraineté. Nos drapeaux flottaient aux Nations unies. Nos présidents siégeaient dans les sommets internationaux. Et pourtant : économies extraverties, armées dépendantes d’instructeurs étrangers, budgets soumis à l’approbation tacite du FMI. Souveraineté juridique, oui. Effective ? Infiniment plus discutable.

Janvier 2025. Trump évoque la possibilité d’acquérir le Groenland. Tollé dans les capitales européennes. « Inadmissible ! », « contraire au droit international ! » Pourtant, derrière la provocation se déploie une rationalité stratégique classique : sécurisation de l’Arctique face aux ambitions russes et chinoises, contrôle des ressources minérales critiques. Dans la perspective du réalisme offensif, c’est le comportement cohérent d’une grande puissance maximisant sa sécurité. La réaction européenne, purement juridique et morale, révèle une incapacité profonde à penser en termes de rapport de force.

Goût de déjà-vu amer pour un Africain. Combien de fois avons-nous invoqué le droit international face à des acteurs qui raisonnaient en termes d’intérêt ? France au Mali en 2013 sans mandat explicite, puis en Libye en 2011 au nom d’une « responsabilité de protéger » sélectivement appliquée – où étaient les références au droit ? La vérité est cruelle : le droit fonctionne quand il sert les puissants. Il devient curieusement flexible quand il les contrarie.

Ukraine : la géographie de la dépendance

La guerre se déroule aux portes de l’Europe. C’est elle qui absorbe les coûts les plus lourds : sanctions qui amputent le commerce avec la Russie, flambée des prix de l’énergie, accueil de millions de réfugiés, aide financière massive à Kiev. Pourtant, les leviers stratégiques décisifs restent fermement contrôlés par Washington. Armements américains, renseignements de la NSA, décisions sur les lignes rouges -tout se joue à la Maison-Blanche. Avec ou sans consultation des capitales européennes.

Cette dissociation entre coûts supportés et décisions stratégiques rappelle ce qu’on a analysé comme les guerres par procuration : des espaces régionaux deviennent théâtres d’affrontement entre puissances extérieures. Les populations locales paient le prix du sang, mais les objectifs poursuivis les dépassent largement. Les réflexions sur la postcolonie ont montré comment ces situations produisent une souveraineté fragmentée. En Afrique, nous appelons cela la « souveraineté limitée ». Bienvenue au club.

Un diplomate ouest-africain me confiait lors d’un colloque à Dakar : « Nous regardons l’Ukraine avec une empathie particulière. Nous savons ce que signifie être un champ de bataille pour des intérêts qui nous dépassent. » Cette lucidité, acquise au prix fort, manque cruellement aux analyses européennes.

Guerre commerciale et hiérarchie

Les tensions commerciales trumpiennes confirment une vérité classique : l’ordre économique international est structuré par les intérêts des puissances dominantes. Le libre-échange n’est qu’un instrument au service d’objectifs politiques. Quand Washington veut du protectionnisme, il l’applique. La cohérence n’est pas normative – elle est stratégique.

Pour l’Europe, habituée à la « communauté de valeurs » transatlantique, découvrir qu’il y a un senior partner et un junior partner constitue une rupture symbolique majeure. Du point de vue africain, c’est surréaliste : nous vivons depuis des décennies sous les accords de partenariat imposés par Bruxelles, les conditionnalités du FMI, les clauses léonines des contrats miniers. Samir Amin avait théorisé cette condition : les périphéries sont structurellement maintenues en dépendance. L’Europe réalise qu’elle peut devenir périphérie -non du capitalisme mondial, mais de l’empire américain.

Décentrement nécessaire

L’apport d’un regard africain réside dans le décentrement cognitif qu’il permet. L’Europe a longtemps pensé le monde à partir d’elle-même. Quand ses intellectuels s’alarment de la « perte de souveraineté », ils redécouvrent une condition que la majorité de l’humanité n’a jamais quittée. Quand ils dénoncent l’« instrumentalisation » de leur continent, ils vivent ce que l’Afrique subit depuis des générations entières.

Raymond Aron rappelait que la politique internationale se caractérise par l’absence d’arbitre supérieur capable de trancher les différends. Seules comptent les capacités et la volonté politique. L’Europe, protégée sept décennies par le parapluie américain, a pu oublier cette leçon. Le retour du réel est d’autant plus douloureux que l’illusion a été longue.

Au-delà du déclinisme

Refuser la « mort programmée » n’est pas nier les défis. Le continent vieillit, perd du terrain face à la Chine, dépend de l’OTAN. Mais le déclin n’est jamais inéluctable – il résulte de choix politiques, ou de leur absence. L’Europe dispose encore de ressources considérables. Ce qui lui manque, c’est la volonté : investir dans sa défense, construire une autonomie réelle, accepter que la souveraineté se conquiert.

En Afrique, nous avons appris que la souveraineté est un processus, pas un état. Elle se construit patiemment, se défend âprement. Les pays qui ont conquis des marges d’autonomie -Rwanda, Botswana – l’ont fait par des choix assumés, parfois controversés. Un diplomate français m’avouait récemment : « Notre problème n’est pas le manque d’analyses. C’est l’incapacité à les traduire en décisions. »

La vulnérabilité comme condition commune

Vu d’Afrique, ce moment n’a rien d’exceptionnel. La vulnérabilité constitue la norme dans un système international structurellement inégalitaire. Cette convergence d’expériences pourrait ouvrir des espaces de dialogue authentique entre l’Europe et ses anciennes colonies – si l’Europe accepte de descendre du piédestal moral qu’elle s’est construit.

L’enjeu n’est pas existentiel mais politique. L’Europe devra réapprendre le langage de la puissance sans abandonner celui de la norme, naviguer dans un monde imparfait mais négociable. Ce que nous faisons, nous, depuis des décennies.

La vulnérabilité n’est pas une malédiction. C’est une invitation à la lucidité.

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