Fiacre VIDJINGNINOU, PhD Sociologie Politique – Militaire
Chercheur principal, Behanzin Institute (Lagos) | Chercheur associé, Institut Egmont (Bruxelles)
Enseignant à l’École nationale Supérieures des Armées (Bénin)
La nuit du 28 au 29 janvier 2026, un commando de l’État islamique attaquait la base aérienne 101 de Niamey, au cœur de la capitale nigérienne. Quelques heures plus tard, le général Abdourahamane Tiani désignait les coupables : Emmanuel Macron, Patrice Talon et Alassane Ouattara, « sponsors » présumés de l’assaut. « Nous les avons suffisamment écoutés aboyer, qu’ils s’apprêtent à nous écouter rugir », lançait-il. Le lendemain, l’État islamique revendiquait l’opération via son agence Amaq. Cette séquence résume la gouvernance de la junte nigérienne : face à chaque échec, inventer un ennemi extérieur.
L’effondrement sécuritaire
Le coup d’État du 26 juillet 2023 s’est fait au nom d’un objectif explicite : restaurer la sécurité face aux djihadistes. Deux ans plus tard, le bilan est accablant. Selon les données compilées par les chercheurs Abdou Pagoui et Hamid N’Gadé, 1 480 militaires nigériens ont été tués entre juillet 2023 et juillet 2025 – l’équivalent de trois bataillons décimés. Sous la présidence Bazoum (2021-2023), ce chiffre était de 59 morts en deux ans. À ces pertes s’ajoutent un millier de civils assassinés, près d’un millier d’écoles fermées dans la région de Tillabéri, et des dizaines de villages disparus.
Les causes de cet effondrement sont identifiables. Qu’on le veuille non le départ des forces françaises et américaines, chassées au nom de la « souveraineté », a privé l’armée nigérienne de capacités critiques en renseignement et en appui aérien. La Russie via les mercenaires d’Africa Corps et la fourniture en armement turque est désormais le symbole d’une certaine idée de la souveraineté à la Tiani.
La militarisation de l’administration a détourné 150 à 200 officiers expérimentés vers des postes politiques. Quant aux mercenaires russes d’Africa Corps, vantés par Tiani après l’attaque pour leur « professionnalisme », ils n’ont pas empêché des combattants à moto de pénétrer au cœur du dispositif sécuritaire de la capitale.
L’attaque du 29 janvier marque un saut qualitatif. Pour la première fois, l’État islamique frappait Niamey même, sur une installation abritant l’armée de l’air, le QG de la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel et un stock d’uranium au cœur du contentieux avec Orano. Hangars détruits, aéronefs endommagés, stock de munitions incendié : la junte est incapable de protéger ses sites les plus sensibles, à dix kilomètres de la présidence.
La diversion comme méthode de gouvernement
Face à ce désastre, Tiani a choisi la fuite en avant rhétorique. Accuser la France, le Bénin et la Côte d’Ivoire relève d’un réflexe pavlovien : depuis 2023, chaque revers se trouve imputé à un « complot » occidental. Cette stratégie mobilise les affects anti-français, justifie la répression des opposants présentés comme « agents de l’étranger », et dispense le régime de toute introspection sur ses propres défaillances.
Mais cette fois, le démenti est venu trop vite. La revendication de l’État islamique, confirmée par SITE Intelligence Group, référence mondiale en matière de surveillance du djihadisme, a exposé l’absurdité de la thèse officielle. Comment Macron, Talon et Ouattara auraient-ils pu « sponsoriser » une opération revendiquée par Daech ?
Le porte-parole béninois Wilfried Houngbédji a répondu avec ironie : « Peut-être qu’il y a des gens qui allument un contre-feu parce qu’ils se disent qu’à un moment ou à un autre, on parlera d’eux » – allusion aux soupçons pesant sur Niamey dans la tentative de putsch du 7 décembre 2025 au Bénin.
La vraie menace : l’économie au bord du gouffre
Le danger le plus immédiat pour Tiani ne vient pas de Paris, Cotonou ou Abidjan, mais de Niamey même. Deux années plutôt, le Bénin dans un élan de solidarité avait soutenu et contribué en finançant à une sortie sur le marché de titres de l’Union monétaire ouest africaine (UEMOA). En juillet 2025, Moody’s a maintenu la note du Niger à Caa3 – catégorie « ultra-spéculative », à deux crans du défaut de paiement. L’agence évoque une « très forte probabilité » de défaut. L’inflation a atteint 9,1 % en 2024, un record depuis les indépendances, portée par la flambée des prix alimentaires. Les taux d’emprunt sur le marché régional dépassent 11 %. Le pays accumule des arriérés représentant 1,1 % du PIB. Selon une note de conjoncture conjointe interne des analystes des du Fonds monétaires international (FMI) et Banque mondiale (BM) : « La principale vulnérabilité du Niger est désormais économique et endogène. La notation Caa3 du pays, à deux crans du défaut selon Moody’s, conjuguée à une inflation alimentaire record et à des taux d’emprunt régionaux dépassant 11 %, traduit une perte rapide de soutenabilité financière. L’accumulation d’arriérés et la contraction des marges budgétaires font peser un risque immédiat de rupture de liquidité. »
Les fonctionnaires cumulent des mois de retard de salaires. La pression fiscale s’accroît sur une classe moyenne exsangue. Le « Fonds de solidarité pour la sauvegarde de la patrie » s’apparente à un racket. Les mécanismes de transparence – Cour des comptes, inspections – ont été supprimés ou neutralisés. La gestion économique relève de l’improvisation : emprunter à 11 % pour rembourser des dettes antérieures rapproche chaque jour le pays de la cessation de paiement.
Lire aussi : Bénin-Niger : anatomie d’une fracture géopolitique en trois points
La dissolution des partis politiques en mars 2025, la répression des syndicats et le contrôle des ONG empêchent l’expression légale du mécontentement. Mais l’histoire enseigne que la compression des frustrations finit toujours par provoquer une explosion – souvent là où on ne l’attend pas.
L’impasse sahélienne
On ne combat pas l’État islamique avec des discours anti-Macron. On ne nourrit pas les fonctionnaires avec des accusations contre Talon. La revendication djihadiste de l’attaque du 29 janvier a exposé le fossé béant entre la propagande et le réel.
Au Mali, l’arrivée des mercenaires russes en 2022 n’a pas enrayé la violence. Au Burkina Faso, sous Ibrahim Traoré, les déplacements forcés dépassent 1,5 million de personnes. Le Niger suit la même pente. Les régimes militaires sahéliens ont cru pouvoir gouverner par la force et le mensonge. La question n’est plus de savoir si le régime Tiani échouera, mais quand – et à quel prix pour le peuple nigérien.
Détention de Bazoum : une méchanceté gratuite
La détention prolongée de Mohamed Bazoum constitue aujourd’hui un handicap économique auto-infligé pour le régime de Tiani. En l’absence de cadre judiciaire clair ou de calendrier de sortie de crise, cette situation est interprétée par les bailleurs, agences de notation et partenaires régionaux comme un signal d’intransigeance personnelle plutôt que comme une nécessité institutionnelle. Elle durcit les positions diplomatiques, retarde toute perspective de normalisation financière et entretient un climat d’incertitude politique qui renchérit le risque pays. Dans un contexte de tension extrême sur la liquidité et de quasi-fermeture des marchés, ce choix réduit encore les marges de manœuvre économiques du Niger et alourdit le coût d’un retour à la soutenabilité.
Et pour conclure…
Les ennemis les plus dangereux du Niger ne sont sans doute pas ceux que l’on invoque à l’extérieur pour nourrir un récit commode, mais ceux qui, en interne, s’acharnent à nier l’évidence. Ceux qui refusent toute lucidité économique, qui confondent obstination et souveraineté, et qui, par calcul, par orgueil ou par cynisme, prennent un pays entier en otagepour différer l’instant de vérité. À force de préférer l’illusion à l’ajustement, ils ne protègent ni l’État ni la nation : ils organisent leur appauvrissement, leur isolement et, à terme, leur mise en péril.


