Par Fiacre VIDJINGNINOU, PhD en sociologie militaire
Depuis 2020, l’Afrique de l’Ouest et une partie de l’Afrique centrale connaissent une résurgence marquée des prises de pouvoir par des régimes militaires. Ces transitions imposées par la force s’accompagnent d’une rhétorique de refondation, de dénonciation de l’ »ordre ancien » et de promesses de souveraineté retrouvée. Pourtant, à y regarder de près, ces dynamiques s’inscrivent moins dans une rupture que dans une forme de réactivation de logiques autoritaires bien connues du passé postcolonial, notamment celles des années 1970.
Le retour de la force dans le champ politique
Les coups d’État survenus au Mali, au Burkina Faso, en Guinée, au Niger, au Tchad et au Gabon, souvent présentés comme des « sursauts de dignité », traduisent en réalité l’incapacité chronique des régimes civils comme militaires à stabiliser l’État, à produire un contrat social inclusif et à incarner des institutions véritablement légitimes. Dans la majorité des cas, les acteurs militaires qui s’imposent n’étaient pas en dehors du système politique précédent ; ils en étaient les auxiliaires ou les garants.
L’exemple gabonais est emblématique : le général Brice Oligui Nguema, après avoir renversé Ali Bongo, s’est autoproclamé président de la transition tout en affirmant, paradoxalement, être en retraite militaire. Cette posture ambiguë semble plutôt marquer une volonté de pérennisation du pouvoir que l’amorce d’un changement de paradigme. Au Tchad, Mahamat Idriss Déby a transformé une transition exceptionnelle en processus électoral dominé, au terme duquel il s’est fait élire dans un contexte d’absence de compétition crédible. Quant au Niger, le général Tiani dirige depuis des mois sans calendrier de sortie, alors que la situation humanitaire et économique se dégrade fortement, dans un contexte de sanctions régionales et d’isolement international.
La souveraineté invoquée, mais rarement institutionnalisée
La dénonciation de l’impérialisme et de la dépendance extérieure est omniprésente dans les discours des nouvelles autorités militaires. La souveraineté est érigée en objectif central. Toutefois, cette souveraineté reste pour l’essentiel performative, voire rhétorique. Dans plusieurs cas, elle ne se traduit ni par une autonomie économique réelle, ni par un renforcement de la capacité institutionnelle de l’État.
Ainsi, au Mali comme au Burkina Faso, les partenariats avec des groupes de sécurité privés, notamment russes, ont remplacé les coopérations classiques sans pour autant faire l’objet de débat public ou de contrôle démocratique. Les contrats miniers, les accords de sécurité ou les orientations budgétaires restent souvent opaques. Cette « souveraineté sans transparence » finit par renforcer une centralisation autoritaire du pouvoir. Hannah Arendt notait justement que « le pouvoir absolu est muet sur ses propres fondements ». Le silence institutionnalisé autour des décisions majeures illustre bien ce paradoxe.
Des libertés politiques en repli
Dans les régimes militaires récents, les libertés civiles et politiques connaissent une nette régression. La liberté de la presse est restreinte, les opposants sont inquiétés, et les syndicats souvent marginalisés. Au Mali, les partis politiques ont été suspendus en mars 2024. Au Burkina Faso, des citoyens critiques de la junte ont fait l’objet d’arrestations ou d’intimidations. En Guinée, les manifestations populaires ont été sévèrement réprimées. Ce rétrécissement de l’espace civique ne peut être interprété comme une simple mesure de stabilisation. Il correspond à une configuration que la littérature politologique associe au militarisme politique, caractérisé par la domination d’une logique de commandement sur celle du débat et du compromis.
Comme l’avait écrit Étienne de La Boétie, « la force fait les tyrans, mais c’est l’obéissance qui fait les esclaves ». L’autoritarisme militaire prospère là où l’espace public est affaibli, où les institutions sont fragiles, et où les corps intermédiaires sont neutralisés ou cooptés.
Une économie de la rente et de la captation
Derrière le discours de refondation nationale, peu d’éléments tangibles indiquent une transformation structurelle des systèmes économiques. L’extraction des ressources, la captation des marchés publics, et le renforcement des circuits informels de financement du pouvoir demeurent les piliers des régimes en place. La redistribution sociale est marginale, l’investissement public reste faible, et les politiques sociales peinent à émerger. Le populisme militaire, parfois appuyé sur des gestes symboliques de proximité avec les populations rurales ou défavorisées, ne suffit pas à masquer l’absence de politiques économiques ambitieuses.
Dans plusieurs cas, des témoignages font état de reconcentrassions du pouvoir économique entre les mains de réseaux proches des nouvelles autorités. La gouvernance par décrets, sans contrôle parlementaire ou judiciaire effectif, fragilise encore davantage les équilibres institutionnels.
La fabrication de l’ennemi comme technique de gouvernement
Nombre de ces régimes s’appuient sur la construction d’un ennemi extérieur – souvent la France, les ONG internationales, ou certains voisins accusés de collusion avec les puissances occidentales – pour consolider leur assise. Cette stratégie, bien connue des sciences politiques, repose sur la peur et la polarisation. Machiavel notait déjà dans Le Princeque « le prince doit savoir entretenir la peur d’un ennemi extérieur pour maintenir le peuple uni ». Ce type de gouvernance par l’anxiété sécuritaire détourne l’attention des véritables défis structurels (éducation, santé, emploi, cohésion nationale), et participe d’une fermeture progressive du champ politique.
Une responsabilité collective à réactiver
L’Afrique n’est pas condamnée au retour des régimes d’exception. Mais pour éviter une nouvelle ère de régimes militaires pérennisés, il importe de réaffirmer les fondamentaux de la gouvernance démocratique : transparence, redevabilité, justice sociale et participation citoyenne. La société civile, les milieux intellectuels, les médias libres et les acteurs politiques doivent pouvoir continuer à jouer leur rôle de vigie.
Les militaires ont un rôle fondamental à jouer dans la défense de l’intégrité territoriale, mais ils ne peuvent à eux seuls incarner un projet de société. Leur maintien prolongé au pouvoir, en dehors de toute légitimité électorale et de tout cadre juridique stabilisé, constitue une régression inquiétante dans le chemin de consolidation des institutions africaines.