Dans un Soudan ravagé par près de deux ans de guerre, le marché central de Khartoum retrouve progressivement une activité, symbole fragile d’un retour à la vie dans une capitale meurtrie. Si commerçants et clients réinvestissent peu à peu les lieux, l’économie faible, l’inflation galopante et les séquelles du conflit continuent de peser lourdement sur le quotidien des habitants.
Situé près de l’un des épicentres des affrontements déclenchés en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), le grand marché alimentaire avait été déserté lorsque les combats se sont intensifiés. La prise de Khartoum par les FSR avait provoqué la fuite de près de quatre millions d’habitants sur les neuf que comptait l’agglomération.
L’armée a repris le contrôle de la capitale au printemps 2025, mettant fin à deux années de combats qui ont laissé derrière eux destructions et décombres. Depuis, plus d’un million de personnes sont revenues, tandis que le gouvernement allié à l’armée a annoncé le retour progressif de l’administration, jusque-là installée à Port-Soudan, sur la mer Rouge.
Au marché central, les étals de fruits et légumes ont refait leur apparition dans les ruelles étroites et poussiéreuses. « Le marché n’est pas comme avant, mais c’est mieux que lorsque les FSR contrôlaient la zone », confie Adam Haddad, marchand installé sous un auvent de fortune. Beaucoup évoquent toutefois la peur persistante, les pillages passés et l’insécurité qui a longtemps régné.
Hashim Mohamed, vendeur de fruits depuis un demi-siècle, n’a jamais quitté les lieux malgré les violences. « J’ai continué de travailler discrètement parce qu’il y avait des attaques contre les commerces », raconte-t-il. Comme lui, de nombreux commerçants ont tenté de survivre en restant sur place, au risque de leur sécurité.
Si Khartoum n’est plus aujourd’hui menacée par la famine qui touche certaines zones de combats et camps de déplacés ailleurs dans le pays, la situation économique demeure critique. L’inflation a atteint 151 % en 2024 sur un an, après un pic à 358 % en 2021, tandis que la livre soudanaise s’est effondrée face au dollar, passant de 570 livres avant la guerre à environ 3 500 sur le marché noir début 2026.
« Les gens se plaignent des prix. On trouve de tout, mais tout est devenu trop cher : les marchandises, la main-d’œuvre, le transport », explique Hashim Mohamed. Dans ce contexte, beaucoup sont contraints de cumuler les emplois pour survivre.
Un enseignant, qui préfère garder l’anonymat par crainte de représailles, explique que son salaire mensuel de 250 000 livres soudanaises ne suffit plus à payer son loyer. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il travaille sur le marché ou ailleurs durant ses jours de repos. « Il est indispensable d’exercer un autre travail pour couvrir le strict minimum des besoins vitaux », confie-t-il.
Pour les commerçants, les difficultés s’accumulent. « Nous manquons de ressources, de main-d’œuvre et de liquidités », déplore Adam Haddad, évoquant également l’absence d’électricité comme un frein majeur à la reprise. « Le gouvernement essaie de tout rétablir. Si Dieu le veut, l’énergie reviendra bientôt et Khartoum redeviendra ce qu’elle était », espère-t-il.
Dans une ville encore marquée par la guerre, la reprise du marché central apparaît ainsi comme un signe d’espoir, mais aussi comme le reflet des immenses défis économiques et sociaux auxquels le Soudan reste confronté.

