Fiacre VIDJINGNINOU, PhD Chercheur principal au Behanzin Institute (Lagos), chercheur associé à l’Institut Egmont (Bruxelles), enseignant à l’École nationale supérieure des armées du Bénin
La crise diplomatique entre Cotonou et Niamey cristallise les tensions structurelles qui traversent désormais l’espace ouest-africain, opposant deux visions antagonistes de la souveraineté et de l’intégration régionale.
I. Le spectre putschiste et la guerre des ombres
La tentative de renversement du président Patrice Talon, orchestrée le 7 décembre 2025 par le lieutenant-colonel Pascal Tigri, ancien commandant des forces spéciales béninoises, a brutalement mis fin au mythe d’un Bénin préservé de la contagion prétorienne qui frappe le Sahel depuis 2020. Si l’insurrection fut matée en quelques heures, ses répercussions diplomatiques continuent d’empoisonner les relations entre Cotonou et Niamey.
Les services de renseignement béninois nourrissent en effet la conviction que l’officier putschiste, après avoir traversé le territoire togolais, a trouvé refuge au Niger – une information corroborée par plusieurs sources à Niamey. Cette hypothèse d’une exfiltration facilitée par la junte du général Tiani alimente la thèse d’une tentative de déstabilisation téléguidée depuis l’extérieur, que le pouvoir béninois se garde toutefois d’énoncer publiquement.
Au cœur de ces soupçons figure Stellio Gilles Robert Capo Chichi, plus connu sous le nom de Kemi Seba. L’activiste franco-béninois, déchu de sa nationalité française en juillet 2024 et désormais détenteur d’un passeport diplomatique nigérien, fait l’objet depuis le 13 décembre d’un mandat d’arrêt international pour « incitation à la rébellion ». Ses déclarations enthousiastes diffusées le jour même du putsch avorté -annonçant prématurément la chute de Talon et célébrant la « libération » du Bénin – constituent pour Cotonou la preuve d’une coordination préalable. Le fait que ce conseiller spécial d’Abdourahamane Tiani ait lui-même déclaré son intention de briguer la magistrature suprême béninoise lors du scrutin d’avril 2026 achève de dessiner les contours d’une offensive politique multidimensionnelle.
II. L’oléoduc Agadem-Sèmè : le pétrole comme arme diplomatique
Long de près de deux mille kilomètres, reliant les gisements du sud-est nigérien au terminal portuaire de Sèmè-Kpodji, le pipeline exploité par la China National Petroleum Corporation (CNPC) devait incarner les promesses de l’intégration économique régionale. Il s’est mué en instrument de coercition réciproque.
Pour le régime de Niamey, confronté à l’étranglement économique consécutif aux sanctions de la Cedeao et à la fermeture des frontières, cet oléoduc représente une artère vitale. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, les exportations de brut ont atteint 1 144 milliards de francs CFA, soit près de 72 % des recettes d’exportation du pays. Le Bénin, de son côté, perçoit des droits de transit à hauteur de 0,50 dollar par baril – une manne d’environ 18 millions de dollars annuels.
Cette interdépendance économique s’est toutefois transformée en levier de pression mutuelle. En mai 2024, Cotonou bloquait le pétrole nigérien au port de Sèmè pour contraindre Niamey à rouvrir sa frontière ; la junte répliquait en juin en fermant les vannes de l’oléoduc. Un accord fut trouvé en août, permettant la reprise des flux, mais le débit demeure bien en deçà des projections initiales : quelque 100 000 barils quotidiens en moyenne, contre les 200 000 escomptés à l’horizon 2026.
Plus inquiétant encore, l’infrastructure est devenue la cible d’opérations de sabotage. Le Mouvement patriotique pour la liberté et la justice (MPLJ), milice nigérienne hostile à la junte, a revendiqué trois attaques successives à la fin de l’année 2025, dont la dernière le 21 décembre. Cette guérilla économique illustre la vulnérabilité stratégique d’un axe énergétique traversant des zones aux loyautés incertaines.
III. Cedeao contre AES : la cristallisation d’un antagonisme régional
L’intervention militaire du 7 décembre 2025 a révélé la profondeur des réalignements géopolitiques en cours. Dans les heures suivant l’échec du putsch, l’aviation nigériane frappait le camp de Togbin où s’étaient retranchés les derniers mutins, tandis que deux cents soldats d’Abuja se déployaient au sol. Des éléments des forces spéciales françaises, acheminés depuis Abidjan, participaient parallèlement à la sécurisation du site.
Cette configuration – associant les présidents Talon, Tinubu et Ouattara sous l’égide d’une coordination avec Paris – ravive pour Niamey le souvenir du front hostile constitué après le renversement de Mohamed Bazoum en juillet 2023. À l’époque, ces trois chefs d’État avaient été les plus ardents partisans d’une intervention militaire de la Cedeao, finalement abandonnée faute de consensus parlementaire au Nigeria. Le 7 décembre, Bola Tinubu a cette fois agi sans solliciter l’aval du Sénat, traduisant une évolution doctrinale significative.
Vue depuis les capitales de l’Alliance des États du Sahel, cette séquence confirme l’existence d’un axe Cedeao-France voué à contenir, sinon renverser, les régimes issus des coups d’État sahéliens. La valse des ambassadeurs qui s’ensuit – rappels, expulsions, fermeture de facto de l’ambassade béninoise à Niamey le 5 janvier 2026 – ne constitue que la traduction diplomatique d’une rupture désormais consommée.
L’affrontement Cotonou-Niamey dépasse ainsi largement le cadre bilatéral. Il matérialise la ligne de fracture entre deux conceptions antagonistes de l’ordre régional : d’un côté, les États demeurés fidèles à l’architecture institutionnelle héritée et aux partenariats occidentaux ; de l’autre, les juntes sahéliennes engagées dans une redéfinition souverainiste de leurs alliances. Le Bénin, longtemps perçu comme un havre de stabilité démocratique, se trouve désormais en première ligne de cette confrontation aux implications continentales.

